Penser l’entreprise de demain : quelle liberté, quelle éthique ?
Publié il y a 8 mois par Thibaud La Hosseraye (de) (H03) dans Savoir et connaissance .
Tel était le thème du colloque qui s’est tenu à l’UNESCO le 19 novembre dernier, dans la cadre de la Journée mondiale de la philosophie.
La crise, en effet, est un moment de remise en question des schémas anciens, l’occasion de réinterroger la vie dans les entreprises d’aujourd’hui pour y déceler les points de progression vers demain.
Poser la question de la liberté et de l’éthique dans l’entreprise de demain, c’est, implicitement, poser celle de la place de l’homme dans l’entreprise d’aujourd’hui. C’est se demander comment « remettre l’humain au centre », suivant la formule de Stéphane Richard, le n°2 de France Telecom, le 22 octobre à Lens.
Je vous rapporte ici la substantifique moelle de ce colloque, en me concentrant sur la question de la liberté et en allant directement aux conclusions qui me semblent intéressantes.
Bernard RAMANANTSOA, dans la table-ronde de la matinée, a rappelé que ses travaux d’il y a quelques années portaient sur ce qui définit l’identité d’une entreprise. Il a rappelé que cette identité ne consiste pas tant, comme on pourrait le croire, dans le partage de valeurs communes, que dans une capacité de résistance (à la concurrence, à des opérations hostiles, au temps, etc.).
Or la liberté peut justement, dirait un philosophe, se définir comme une capacité de résistance à la contrainte.
I- DANS L’ENTREPRISE, ON PEUT SE CROIRE LIBRE ALORS QU’ON NE L’EST PAS
Si l’on est d’autant plus libre que l’on se révèle capable de résister[1], qu’en est-il dans les affaires ? Le constat semble plus que mitigé. En effet, la récente crise financière a mis en lumière le panurgisme des investisseurs, le béni-oui-ouisme des conseils d’administration et, d’une manière générale, le mimétisme des acteurs financiers qui a conduit les plus grands noms de la finance à se faire berner par Bernard Madoff. Bref, la crise financière a mis en évidence un manque assez général d’esprit critique, dont résulte une incapacité chronique à résister aux effets de mode (et hop je m’engage dans les subprimes sans rien y comprendre !), aux « esprits animaux » dont parlait Keynes, c’est-à-dire aux comportements moutonniers (« je le fais parce que "ça se fait" quand on est "quelqu’un de sérieux", et d’ailleurs tous mes concurrents le font »).
Manque de liberté, donc, de la part des acteurs économiques (qui se croient pourtant libres), en raison d’un défaut d’esprit critique : ils se sont révélés n’être, la plupart du temps, que les jouets d’un environnement qu’ils se contentaient de suivre, telles des méduses emportées par le courant. Comme le disait le philosophe Léon Brunschvicg : « Jamais n’a été réfutée la remarque de Spinoza qui veut que le sentiment d’être libre s’éprouve au plus haut degré là où précisément, comme dans l’ivresse, il est le plus manifeste que le sujet ignore les causes qui le font agir, qu’il a perdu la maîtrise de sa pensée et de sa parole ». Ceux qui se croient les plus libres sont peut-être ceux qui le sont le moins. Ce que la crise révèle, c’est que l’on peut avoir fait les meilleurs écoles et manquer singulièrement de colonne vertébrale, c’est-à-dire de capacité à ne pas se laisser emporter par le flux dominant. L’intelligence ne donne pas le discernement.
II- DANS L’ENTREPRISE, ON PEUT SE CROIRE ALIENE ALORS QU’ON EST LIBRE
Bernard RAMANATSOA a souligné que les sciences de gestion parlent beaucoup de contrôle, mais très peu de liberté. Laurent MAGNE, enseignant-chercheur en sciences de gestion à Paris I, a abondé dans son sens en pointant la surabondance des procédures de contrôle dans l’entreprise, cantonnant les espaces de liberté à la portion congrue. D’où il résulte que, dans l’entreprise, on cherche de moins en moins à marcher avec assurance, mais de plus en plus avec précaution. Cette obsession du contrôle poursuivant en définitive une finalité assez pleutre : chacun cherche à se couvrir.
Bref, il semble que l’entreprise soit de moins en moins un lieu de liberté. Mais à cette thèse communément répandue et connotée négativement, orateurs et participants ont fait plusieurs objections :
▪ Est-ce un problème, que l’on ne soit pas libre dans l’entreprise ? Au travail, en effet, nous sommes sous le régime de la nécessité, il suffit de le savoir et de faire la part des choses : ne pas attendre de l’entreprise ce qu’elle ne peut nous apporter (sa visée étant économique, pas politique). Et quelle violence nous est-il fait, si c’est bien librement, par contrat (de travail), que nous acceptons les règles et donc contraintes de l’entreprise ? Il y aurait ainsi, en entreprise, une démission volontaire de notre liberté semblable à celle décrite par Hobbes dans son Léviathan.
▪ Et si les hommes acceptent de renoncer à leur liberté (pour pouvoir se nourrir, préférant ainsi leur sécurité à leur liberté), n’est-ce pas aussi que, au fond, ils aiment secrètement la servitude ? La « servitude volontaire » (La Boétie) a ceci d’agréable qu’elle dispense d’avoir à se prendre en main ; le dispositif de contrôle des libertés, en entreprise, est d’autant mieux accepté qu’il est souvent plus confortable d’être commandé que d’être responsable. Comme le disait Jean-Marie Domenach dans Le Retour du tragique : « Si tant de gens refusent leur liberté, c’est qu’elle les obligerait à être responsables ; mieux vaut la sécurité de l’obéissance, le refuge de la hiérarchie. Partout dénoncée, la bureaucratie, au fond, est aimée (cf. les analyses de Michel Crozier dans Le Phénomène bureaucratique) » (Seuil, p.253).
▪ D’ailleurs, l’autocontrainte, c’est-à-dire la contrainte que chacun s’impose, est souvent bien plus grande que les contraintes réellement imposées par le management, ont remarqué certains. Un indice tendant à montrer que les salariés rechignent à la liberté, c’est qu’ils s’imposent, plus ou moins consciemment, des contraintes imaginaires : ils s’imaginent moins libres qu’ils ne le sont effectivement. Leurs marges de manœuvres sont souvent plus grandes qu’ils ne le croient, ou qu’ils préfèrent le croire. Ainsi, en réalité, on est beaucoup plus libre en entreprise qu’on ne le pense.
▪ Pour ce qui est des contraintes réelles qui limitent notre liberté, dans l’entreprise comme ailleurs, elles ne sont pas nécessairement mauvaises : comme il en va en art, les contraintes peuvent se révéler fécondes, extraordinairement créatrices, et permettre à des libertés de s’exprimer à leur plus haut degré. Ne faut-il pas croire Paul Valéry, quand il déclare que « la restriction est inventrice au moins autant de fois que la surabondance des libertés peut l’être. Je n’irai pas jusqu’à affirmer avec Joseph de Maistre que tout ce qui gêne l’homme le fortifie. De Maistre ne songeait peut-être pas qu’il est des chaussures trop étroites. Mais s’agissant des arts, il me répondrait assez bien, sans doute, que des chaussures trop étroites nous feraient inventer des danses toutes nouvelles » (Variété IV) ? La limite n’est pas, comme le croyaient les Grecs, un signe d’imperfection, mais la condition d’une liberté qui se détermine, qui s’engage dans l’action en acceptant de perdre des possibles et de s’en tenir à ses choix.
▪ La liberté à l’œuvre dans l’entreprise serait donc une liberté d’autonomie (i.e qui accepte une limite) et non pas d’indépendance. Autonomie, c’est-à-dire, semble-t-il, étymologiquement, soumission de soi-même ("auto") à une norme ("nomos"). Qu’y a-t-il de scandaleux à être autonome ? Rien, a priori. Le problème, c’est que l’autonomie ainsi définie apparaît frauduleuse : la vraie autonomie, en effet, consiste en la soumission à soi-même, à sa propre norme, elle est « l’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite » (Rousseau), autodétermination. Or on ne peut pas précisément dire que les salariés, dans l’entreprise, choisissent les normes auxquelles ils se soumettent. Tolérer n’est pas accepter. La démocratie dans l’entreprise n’étant pas pour aujourd’hui, doit-elle l’être pour demain ? Le débat est resté, sur ce point, ouvert.
Les conclusions que je tire de ce colloque sont très personnelles :
1- Pour sortir durablement de la crise, il faudra renforcer, dans la formation des responsables économiques, les facultés critiques et en particulier les capacités de discernement. Afin que les jeunes diplômés puissent jouir plus tard d’une vraie liberté, c’est-à-dire se révéler capables de résister aux déterminismes tant internes (leurs passions comme la cupidité, l’orgueil, la colère) qu’externes (mouvements grégaires, modes, opinions dominantes). La crise actuelle révèle que l’on a trop privilégié les enseignements techniques au détriment de la formation humaine, l’instruction au détriment de l’éducation. Il paraît souhaitable que le balancier, entre les deux, s’équilibre, et que des enseignements aux humanités fassent leur entrée ou leur retour dans la formation académique des managers de demain. Les humanités, en effet, forment l’humanité. « Remettre l’humain au centre » suppose de les réhabiliter.
2- La philosophie a un rôle essentiel à jouer. En tant qu’« école de la liberté », ainsi que la définit l’UNESCO, c’est-à-dire comme discipline préparatoire à l’exercice de responsabilités. Les diplômés de grandes écoles sont généralement très forts pour apporter des solutions, mais ils ne sont pas formés pour poser les bonnes questions, d’où de brillantes sophistications (cf. la titrisation) dans de mauvaises directions. Le risque en effet, c’est que le moule dans lequel nous avons été formés nous dicte des réponses quelles que soient les questions, ce qui conduit directement à l’arrogance, c’est-à-dire, étymologiquement, à agir sans se poser de questions (a-rogare). Pourquoi la philosophie est-elle de plus en plus nécessaire ? Parce que plus croît la quantité d’informations à traiter, plus c’est la qualité qui fait la différence : la capacité à trier, hiérarchiser, organiser, donc la finesse du jugement et la pertinence des analyses. Autrement dit, plus croît la complexité, plus il est important de savoir discerner, c’est-à-dire de voir par-delà les apparences, de lire les signes avant-coureurs d’une évolution, d’interpréter le sens de ce qui arrive.
[1] On peut ainsi établir dans le vivant différents degrés de liberté :
- Les méduses ne peuvent résister au courant, elles ne peuvent que le suivre, sont emportées. Elles se déplacent avec leur environnement.
- Les testacés (oursins, coquillages...), eux, sont mous à l’intérieur et se construisent une carapace. Mais du coup, ce qu’ils gagnent en sécurité et en capacité de résistance à leur environnement, ils le perdent en mobilité.
- Quant aux vertébrés, ils sont durs à l’intérieur et mous à l’extérieur : ce qu’ils perdent en sécurité, ils le gagnent en mobilité (liberté de mouvement). Les vertébrés peuvent non seulement résister à leur environnement, mais aussi et surtout aller contre lui, progresser à contre-courant : la méduse suit le courant, l’oursin résiste au courant en se fixant, le vertébré peut remonter le courant. Le vertébré peut se dresser contre son environnement - ce qui prépare la capacité propre à l’homme de contredire sa propre nature, en versant dans l’inhumain -.
4 réponses
Correction à mon propre article : Chez les Grecs, c'est évidemment l'absence de limite (a-peiron) qui est considéré comme une imperfection. Contrairement aux modernes.
Merci pour ce compte-rendu du colloque de l'UNESCO, que j'avais repéré, mais auquel je n'ai pu assister.
Liberté vs servitude, autonomie vs aliénation : ce sont des mots peu usités dans le monde de l'entreprise, et pourtant fort utiles pour décrypter ce qui s'y passe ! Ta contribution n'est pas sans lien avec l'article de mon blog: "travail, entre servitude et libération" (http://lostinmanagement.canalblog.com/archives/2009/09/19/15120711.html). Je fais un rapprochement osé (mais ne faut-il pas apprendre à oser ?) entre la célèbre "dialectique du maitre et de l'esclave" que nous avons entraperçue sur les bancs d'école et la "dialectique du manageur et du managé" que nous vivons assez souvent sur le lieu de travail.
D'accord avec toi pour réhabiliter nos facultés critiques et d'interrogations, sur le fond et en allant au fond des choses. Si l'appel à la philosophie me semble un peu trop candide, de très nombreuses choses sont possibles: il faut avoir le courage de les aborder et de trouver des améliorations concrètes. Certaines pistes ouvertes par le colloque et ton article me semblent à creuser: "liberté d'autonomie", "soumission à soi-même", ... On n'est pas très loin d'une revalorisation, non pas tant du travail, que de son appropriation par les salariés eux-mêmes ! Nous n'avons pas envore épuisé les opportunités de l'entrepreneuriat, de l'actionnariat salarié, de l'autonomisation des individus, de la co-responsabilité, de l'implication des salariés aux prises de décision, etc.
Le management en est resté à des techniques, des trucs, qui marchent ou pas. Il faut clairement aller au-delà.
Je vous conseille aussi de méditer ce texte de Nietzsche, intitulé « Les apologistes du travail » extrait d’Aurore III, 173 :
« Dans la glorification du « travail », dans les infatigables discours sur la « bénédiction du travail », je vois la même arrière-pensée que dans les louanges des actes impersonnels et conformes à l'intérêt général : la crainte de tout ce qui est individuel. On se rend maintenant très bien compte, à l'aspect du travail — c'est-à-dire de ce dur labeur du matin au soir — que c'est là la meilleure police, qu'elle tient chacun en bride et qu'elle s'entend vigoureusement à entraver le développement de la raison, des désirs, du goût de l'indépendance"
On n'est a priori pas loin des débats du colloque de l'UNESCO, non ?
Il est sur effectivement que la crise a mis en lumière la nécessité de trouver des limites aux libertés pour permettre d'inscrire l'action des sociétés ou des financiers dans des perspectives de développement long terme et plus harmonieuses que les suites chaotiques d'actions court terme ou opportunistes. Une philosophie de la liberté économique et financière est à trouver, il faut aussi définir et organiser ces limites concrètes et équilibrées sûrement par l'éducation, la formation peut être par une dose de réglementation, sûrement revenir à des principes philosophiques, éthiques et de management de groupe social partenaire dans l'environnement de l'entreprise ... Qui commence à s'atteler à la tache. L'actualité nous montre que c'est urgent.

J’adore :
la récente crise financière a mis en lumière (…) le mimétisme des acteurs [PB : pas seulement financiers d’ailleurs].
on peut manquer singulièrement de (…) capacité à ne pas se laisser emporter par le flux dominant.
il faudra renforcer, dans la formation des responsables économiques, les facultés critiques [PB : mais Dieu qu’il est difficile d’avoir raison contre le politiquement correct].
La philosophie a un rôle essentiel à jouer [PB : et le bon sens alors ? Cf prudence et performances des sociétés à actionnariat familial].